Dès lors que l'informatisation des supports de stockage a permis la prolifération exponentielle de la vidéosurveillance, la prochaine étape consistera à coupler systématiquement les systèmes d'observation avec des logiciels de reconnaissance et de classification (lecture automatique des plaques minéralogiques, reconnaissance faciale), pour former des réseaux "intelligents" dont les capacités d'analyse et de recoupement finiront par dépasser le stade embryonnaire. Si les législations protégeant la sphère privée peuvent ralentir ce phénomène, il n'en est pas moins prévisible que les impératifs sécuritaires l'emporteront sur les résistances individuelles, déjà largement minées par l'indifférence généralisée qui peut être lue comme une acceptation tacite de tels systèmes.

A ces réseaux sensoriels qui cheminent vers le stade de l'intelligence font écho, à la manière d'un reflet inversé, des réseaux de diffusion qui prennent l'intelligence humaine pour cible. Amalgamant publicité, info et divertissement sous une forme que n'aurait pas renié Orwell, les "écrans géants" fleurissent dans les zones commerciales de toutes les métropoles du globe. Le plus flagrant exemple est l'entreprise russe CityVision dont le réseau s'étend depuis St-Petersbourg jusqu'à Khabarovsk (Mandchourie). Plus modeste, la compagnie gérant le flux d'images de la gare Cornavin n'est actuellement implantée que dans les cinq plus importantes gares de Suisse.

Les séquences vidéo qui forment NO SIGNAL, diffusées sur le panneau électronique de la gare Cornavin, illustrent la parfaite symétrie structurelle de ces deux paradigmes: l'un capture tandis que l'autre dissémine, l'un dépossède l'individu de son image tandis que l'autre lui impose ses icônes. L'interconnection des systèmes devient flagrante lorsqu'ils viennent à se superposer, dans le cas des shows de "téléréalité" façon Loft Story, ou encore des caméras-missiles qui, depuis la première guerre du Golfe, ont dramatiquement altéré notre perception des conflits armés.

Manuel Schmalstieg, 5/2006